
En plein cœur des négociations sur la révision du cadre de la titrisation en Europe, l'Association Française de la Gestion d'actifs (AFG) a publié, en février 2026, une note de positionnement critique. Si l'association soutient l'objectif global de revitaliser ce marché essentiel au financement de l'économie, elle tire la sonnette d'alarme sur deux propositions spécifiques qui pourraient, selon elle, avoir des conséquences désastreuses.
Ces propositions, émanant du Conseil et du Parlement européen, concernent d'une part une augmentation massive des ratios de concentration pour les OPCVM investis en titrisations, et d'autre part un assouplissement des exigences de transparence pour les produits non-européens. L'enjeu principal est la potentielle fragilisation de la protection des investisseurs, notamment de détail, qui constitue pourtant la pierre angulaire de la réglementation financière européenne post-2008.
La titrisation est un mécanisme financier par lequel une entité, souvent une banque, regroupe un portefeuille de créances (prêts immobiliers, crédits à la consommation, etc.) pour les transformer en titres financiers négociables, qui sont ensuite vendus à des investisseurs. Ce processus permet de transférer le risque de crédit et d'apporter de la liquidité aux initiateurs, jouant un rôle crucial dans le financement de l'économie. Toutefois, son rôle dans la crise financière de 2008 a conduit à la mise en place d'un cadre réglementaire européen strict visant à garantir sa robustesse, via des exigences de rétention de risque, de due diligence et de gouvernance.
Les OPCVM (Organismes de Placement Collectif en Valeurs Mobilières), ou UCITS en anglais, sont des fonds d'investissement régulés au niveau de l'Union Européenne. Ils bénéficient d'un passeport européen et sont reconnus pour leur haut niveau de protection des investisseurs, ce qui en fait un produit d'épargne privilégié pour le grand public. Un des piliers de cette protection est le principe de diversification, imposé par des ratios d'emprise (ou de concentration) qui limitent l'exposition du fonds à un seul et même émetteur, typiquement à 10% de ses actifs.
Le cadre actuel de la titrisation est principalement défini par le Règlement (UE) 2017/2402 (SECREG). Son objectif est de promouvoir un marché de la titrisation sûr et liquide en établissant des règles claires sur la diligence raisonnable, la rétention du risque et la transparence. Il a également créé le label STS (Simple, Transparent et Standardisé) pour identifier les titrisations de haute qualité, afin de restaurer la confiance des investisseurs.
Parallèlement, la Directive 2009/65/CE (Directive OPCVM) encadre les fonds d'investissement destinés au grand public. Son article 56(2)(a), cité par l'AFG, fixe les limites d'investissement pour garantir la diversification des portefeuilles et ainsi maîtriser le risque. La limite standard de 10% par émetteur est une règle d'or, conçue pour éviter qu'une défaillance unique n'entraîne des pertes catastrophiques pour les épargnants. Toute dérogation à ce principe est historiquement très encadrée et justifiée.
C'est dans le cadre de la révision de ces textes, notamment le Règlement sur les Exigences de Fonds Propres (CRR) et SECREG, que les propositions controversées ont émergé. L'objectif affiché est de lever certains freins au marché de la titrisation pour approfondir l'Union des Marchés de Capitaux, mais l'AFG craint que les moyens proposés ne créent plus de problèmes qu'ils n'en résolvent.
Le premier point d'achoppement est la proposition de relever de manière drastique le ratio d'emprise des OPCVM pour les titres de créance issus de titrisations. Le projet de rapport du Parlement européen et l'approche du Conseil évoquent un passage de la limite actuelle de 10% à 50%, voire 70% pour un même émetteur. Pour l'AFG, une telle modification serait une rupture fondamentale avec le principe de diversification qui protège les investisseurs de détail. Un OPCVM pourrait ainsi concentrer plus des deux tiers de ses actifs sur une seule et même titrisation, exposant ses souscripteurs à un risque de perte majeur en cas de défaut.
Cette proposition semble ignorer les leçons de la crise de 2008, où la complexité et la concentration des risques sur certains produits structurés ont eu des effets systémiques. Autoriser une telle concentration au sein d'un véhicule d'investissement labellisé UCITS, synonyme de sécurité pour les épargnants, reviendrait à créer un risque moral et réputationnel considérable pour l'ensemble de l'industrie de la gestion d'actifs.
Le second point d'alerte concerne la proposition d'abaisser les exigences de transparence pour les titrisations non-européennes. Le cadre actuel impose des obligations de reporting détaillées pour tous les produits vendus dans l'UE, permettant aux investisseurs de réaliser une due diligence approfondie sur les actifs sous-jacents. Affaiblir ces exigences pour les produits étrangers créerait une asymétrie d'information préjudiciable. Les investisseurs auraient plus de difficultés à évaluer les risques, ce qui pourrait favoriser la vente de produits de moindre qualité et recréer les conditions d'une crise de confiance.
Cette mesure irait à l'encontre de l'objectif de créer un marché sain et transparent. Elle instaurerait une concurrence déloyale entre les produits européens, soumis à des règles strictes, et les produits non-européens, qui en seraient partiellement exemptés, tout en augmentant le risque pour l'investisseur final.
Face à ces évolutions potentielles, les Compliance Officers et Risk Managers doivent anticiper et préparer leurs dispositifs :

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